« Entretiens avec Brassens » est une biographie rédigée suite à diverses interview de George Brassens. Ce texte est un exercice à part entière, d’écriture, d’écoute et de partage.
J’ai la chance de créer, de faire un métier que j’aime et qui m’allume. Je vis, j’essaie de vivre pas trop mal, avec les autres. Mais je n’aime pas tellement m’interroger, expliquer aux autres pourquoi je me conduis comme je le fais. Je n’aime pas interroger les autres non plus. À la différence que j’aime les interroger indirectement, en parlant avec eux. Parce que les autres me sont utiles, indispensables même.
La valeur des choses et des gens
Je crois que tous les êtres sont indispensables. Autour de moi, dans la société, tout le monde crée, tout le monde est utile aux autres. Même le simple balayeur, que je ne méprise pas, crée et apporte quelque chose à son prochain. Il crée de la valeur, il m’apporte du bien, me rend heureux et me donne du bonheur. J’estime que chacun de nous est utile à ce bonheur. Comme nous créons tous des objets, des biens, nous nous employons tous à être utile à nos confrères. Cette valeur que nous créons les sert, elle leur apporte du bien. Qu’elle apporte des émotions, des facilités, des réflexions, chaque élément que nous créons est bénéfique à ceux qui nous entourent. Même lorsque nous ne nous en rendons pas compte.
Des créations variées
Bien sûr, il existe des créations plus spectaculaires que d’autres. Celui qui crée des maisons ou un moteur à explosion apporte bien plus à la société que celui qui crée des chansons. Certains métiers créent aussi du bonheur et permettent de modifier les êtres. Par exemple, nous sommes plus heureux de marcher lorsque la rue a été balayée et nettoyée. Imaginez marcher dans un tas d’ordures en évitant les saletés ; ce n’est pas le bonheur ça. Le facteur, de par son métier, crée aussi du bonheur. Il apporte des lettres d’amour, des bonnes nouvelles qui rendent heureux. Sa besace contient aussi des lettres de deuil, des drames, mais enfin, ainsi va la vie.
Nous pensons souvent que certaines créations ne sont pas exaltantes, à première vue. On croit que l’on s’en passerait bien. Pourtant, ce sont généralement les plus utiles à la société et aux autres.
Il existe plusieurs types de créations. Nous avons les créations pour les autres, comme construire des objets qui seront directement utiles à la société. Mais, nous avons aussi les créations grâce aux autres. Ces créations voient le jour parce que quelqu’un nous conduit à créer. Dans mon cas, je crée parce que quelqu’un me chauffe à créer. Le public, mes amis, ma famille, un inconnu, m’inspirent et m’aident à créer. Si ces personnes n’étaient pas là à cet endroit, je ne créerais pas forcément. La moitié de mes chansons n’existerait alors pas. Pour moi, c’est tout l’intérêt d’être altruiste. Je m’ouvre aux autres, j’accueille l’autre, pour mieux m’inspirer de lui et créer pour d’autres encore.
Le rapport aux autres
Je suis un altruiste, c’est dans ma nature. Nous devrions tous être altruistes. Au quotidien, j’aime à penser qu’il faut accueillir les autres avec patience et compréhension. Il est vrai que certains êtres sont moins utiles à la société, mais ne parlons pas de ceux-là. Ils finiront par disparaître. Les autres, tous les autres, me sont absolument indispensables et il m’est impossible d’établir des degrés d’utilité. Sans eux, je ne peux pas créer, je ne peux pas vivre, et vous non plus. Ces autres nous permettent de travailler, de vivre et il est normal, je pense, de les respecter.
Ceux qui sont obligés de travailler chez d’autres ont même droit à encore plus de respect que d’ordinaire. Par exemple, pour les personnes qui travaillent chez moi, j’accepte davantage de choses, je suis plus tolérant. Les personnes qui agissent mal, sur demande de quelqu’un d’autre, ne sont pas fautives, je crois. Ma tolérance et mon altruisme me permettent de respecter les autres au point de ne pas les “engueuler” s’ils me cassent ou abîment mes affaires. C’est embêtant et la perte me tracasse, mais pas au point de me fâcher avec quelqu’un. En général, je tolère de nombreuses actions de la part des autres. Mais enfin, ça, c’est de la théorie.
Pas d’opinion définitive
La théorie, c’est que je n’ai pas d’opinion fixe et définitive. Je suis un grand pudique, vous savez. Parler de moi, de ma vie, ce n’est pas ce que je préfère. Moi, je vis, j’aime vivre, mais je ne me regarde pas vivre. Je fais ce qui me plaît et dont j’ai envie sans penser forcément aux conséquences. D’ailleurs, les détails de ma vie ne m’intéressent pas et devraient n’intéresser personne. En clair, je dois à mon public des chansons correctes, rien d’autre ne le concerne.
Du reste, je n’apprécie pas que l’on me questionne. Voilà pourquoi il n’y a pas de questions idéales en interview. Ces interviews sont limitées par le temps, on se dépêche d’obtenir des réponses. Je n’ai alors pas le temps de réfléchir, de penser, de trouver la bonne réponse aux questions. Selon moi, les interviews ne sont alors pas intéressantes puisqu’elles ne rentrent pas assez en profondeur dans qui nous sommes. Si vous me questionnez, je peux affirmer ou nier mais rien de plus. Pour avoir plus, il faut du temps. En passant du temps ensemble, un temps non limité, vous pourrez mesurer ma personnalité plus en détail, puisque nous aurons tout le temps nécessaire pour échanger.
Le temps et les confessions
Pour tout vous dire, je pense qu’il faudrait passer un an ou deux au bagne ensemble. Un an l’un avec l’autre, à échanger, à dialoguer, à se questionner. Voilà qui laisserait le temps aux réponses de venir. Si nous passions ce temps ensemble, vous pourriez alors me voir sous mon angle de vie normal. Normal avec les gardes, avec les autres détenus, avec les visiteurs, avec vous. Normal avec les autres, tous autant qu’ils sont. Là enfin, vous pourrez comprendre qui je suis, ce qui m’anime, ce qui fait que je suis moi aujourd’hui. À l’heure actuelle, pour une seule question, j’ai dix réponses possibles. Pour une question que l’on me pose aujourd’hui, je vais donner une réponse ; mais pour la même question que l’on me posera demain, j’aurai une autre réponse.
Comme je n’aime pas que l’on me pose de question, je ne vois pas de question idéale à me poser. Je penche plutôt pour une longue conversation, non limitée dans le temps, qui permettrait de laisser voir mon âme.
