Vous connaissez le point commun entre le ski et le cyclisme ? Ou comment on peut transposer une idée d’un sport à un autre.

Le vélocipède

Le deux-roues nous accompagne depuis bien longtemps, entre les grands-bi, les bicyclettes, les draisiennes… C’est d’ailleurs comme ça que débute l’histoire du vélo moderne, en draisienne. À l’époque, point de pédales. On poussait le sol de ses pieds pour faire avancer le vélocipède. Il n’existe aucun moyen de confirmer la véracité de cette information, mais on raconte qu’un jeune homme aurait trouvé l’activité trop contraignante. Le petit père avait un peu mal aux jambes à force de pousser son biclou, alors il a inventé une sorte de cale-pied, de chaque côté de la roue avant. En présentant l’invention à son père, ce dernier lui aurait conseillé de revoir sa copie en y ajoutant une manivelle, pour pouvoir actionner la roue avant sans toucher le sol. Et voilà qu’au milieu des années 1850, on vient d’inventer ce qui se rapproche le plus de nos pédaliers modernes. 

Pas un seul écrit ne confirme la paternité de cette invention. Famille Michaux, Lacou ou Fisher, autant de cyclistes de l’époque qui se sont penchés sur le problème. Qu’importe l’inventeur, pourvu qu’on ait l’invention : grâce à ces esprits brillants et pratiques, nos chaussures restent propres quand on fait du vélo.

Entre les mythes et les légendes, une vérité persiste : le dépôt d’un brevet par Jules Sourrisseau de Kaysersberg en 1853. Il devient ainsi le père de la pédale rotative. Une invention bien pratique. 

Dans ces années-là, des courses cyclistes commencent à voir le jour. Le pédalier en est encore à ses balbutiements alors les vélocipèdes restent la norme. Mais petit à petit, ceux qui gagnent les courses sont ceux qui ont des pédales. Et au fil du temps, les vélocipèdes sont remplacés par des vélos à chaînes, à courroie, bref des vélos à pédaliers. Suivant toute logique, les pédales n’ont eu de cesse de s’améliorer mois après mois. Plus légères, plus techniques, plus sportives… Comme souvent, c’est de la pratique en compétition que naissent les plus grandes innovations.

Un peu de physiologie

Finalement, dès le début des courses cyclistes sur route, avec des vélos à pédales, on comprend qu’appuyer n’est pas l’unique façon de travailler. La chaîne musculaire de l’arrière de la jambe a, elle aussi, son lot d’efforts à fournir. En tirant pour faire remonter la pédale, on propulse davantage le vélo. C’est ce que l’on nommera plus tard le pédalage rond. On appuie, on tire, les deux jambes travaillent simultanément et on avance. Beaucoup plus vite. Vous essaierez la prochaine fois, mais croyez-moi pour l’instant, si vous tentez de tirer sur votre pédale pour utiliser vos ischio, votre pied va se soulever de la pédale et point barre. 

Alors, les cyclistes ont cherché à attacher leurs chaussures à leurs pédales pour conserver cette rondeur et rester solidaires avec leur vélo. Ainsi naît le fameux cale-pied, cette petite cage métallique dans laquelle on vient glisser son pied. Ce dernier est maintenu fermement dans la cage par une courroie en cuir, serrée par le cycliste avant le départ. 

Le cale-pied est une révolution. Grâce à lui, les cyclistes gagnent en vitesse. Les courses, elles, gagnent en spectacle. Surtout sachant que la seule option pour sortir son pied de la cale est le desserrage manuel. Ils ont voulu être solidaires, ça, ils le sont ! Lorsqu’arrive le besoin de mettre pied à terre, la réactivité est de mise pour porter la main à sa chaussure, desserrer la courroie et libérer son pied. Autant dire que les chutes sont nombreuses, avec plus ou moins de gravité. 

Les compétiteurs déplorent aussi le manque de confort et de fiabilité de cette solution. Soit les lanières se desserrent au pire moment, juste avant un sprint par exemple ; soit elles sont serrées à fond et compriment le pied. Bref, rien ne va. Mais aussi peu optimale soit cette solution, tous les vélos modernes sont équipés de cale-pieds, c’est la marque des champions.

Le temps des innovations

Le premier Tour de France de l’histoire a été lancé en juillet 1903. Dès lors, le Grand Tour devient un évènement médiatique très suivi. Les innovations matérielles passionnent les badauds, ce qui permet, entre autres, au cyclisme de devenir l’un des premiers sports professionnels. En effet, les marques ont rapidement accepté de rémunérer des coureurs afin qu’ils prouvent la qualité de leurs produits. Du sponsoring avant l’heure. 

En France, on aime les compétitions sportives et les pratiques qui nous font rêver. Alors l’été on suit le Tour et l’hiver, on fait du ski. Depuis les Jeux d’hiver de 1934 et la découverte de la patrouille militaire (le précurseur du biathlon), les Français s’intéressent de plus en plus au ski. Il faut attendre les années 1960 pour que les stations de ski telles qu’on les connaît se développent sur nos montagnes. Et avec elles, l’essor de nouvelles marques et de nouveaux produits spécifiques à la pratique.

Certains trouvent de nombreux points communs entre ces deux sports : matériel dédié, grands espaces, recherche de vitesse… et chutes brutales. Mais en ski, depuis déjà plusieurs années, lors d’une chute, l’athlète est séparé de son matériel. Il déchausse automatiquement pour protéger, entre autres, ses articulations. Une innovation qui sécurise le skieur sans entraver sa pratique. Voilà ce qui manque au vélo !

 

Nous devons cette observation à un sportif issu d’une troisième discipline, devenu homme d’affaires : Bernard Tapie. En 1983, il achète la marque Look, basée à Nevers, pour un franc symbolique. Fondée en 1951, l’entreprise familiale est au bord de la faillite. Sa spécialisation dans les chaussures et fixations de ski peine à survivre à la concurrence. En prenant place à la tête de l’entreprise, Bernard met sur le tapis l’idée d’adapter les fixations des chaussures de ski à celles de vélo. Il achète un brevet externe datant de 1978 et charge les techniciens de Look de se pencher sur son idée. Et elle est toute simple, de celles qui nous font dire “mais pourquoi nous n’y avons pas pensé plus tôt?” Il s’agit d’offrir au cycliste un système qui permet de fixer solidement le pied à la pédale, mais qui le libère automatiquement en cas de chute. La promesse est celle du confort, de la vitesse et de la sécurité. Les ingénieurs de Look sortent rapidement un prototype convaincant. Et, fin 1984, les pédales de sécurité Look, les PP65, sortent sur le marché. Et avec elle sortent les fameuses cales, qui se fixent sur la semelle du cycliste et assurent le maintien de la chaussure sur la pédale. 

Comme toute innovation qui bouscule l’ordre établi, l’acceptation des pédales de sécurité est plutôt lente. Ces pédales n’ont pas le succès escompté. Surtout qu’elles imposent une paire de chaussures spéciales, qui font claudiquer comme un canard. 

Mais tout change en juillet 1985, lorsque Bernard Hinault remporte son cinquième Tour de France avec les PP65 aux pieds. Sur une des étapes, il chute violemment, se fracture le nez et écope d’une belle entaille au crâne. Le lendemain, avant de partir sur l’étape du jour, il déclare aux journalistes que les pédales à dégagement rapide ont permis d’éviter un drame, vu la violence de sa chute. 

Avec une telle image de marque, le succès ne se fait plus attendre. Les pédales automatiques sont lancées et leur histoire n’est pas prête de s’arrêter. En quelques mois, elles mettent au placard cent ans de cale-pied.

La concurrence

Après Look, Time propose à la vente son modèle de pédale, suivi de près par Shimano. Ce dernier entrant est le premier à proposer des cales adaptées aux différentes pratiques. En effet, dans le courant des années 1990, la pratique du VTT se développe. Et dans les chemins escarpés, face aux difficultés du terrain, le cycliste se retrouve souvent à marcher, à pousser ou à porter son vélo. Avec des cales classiques, la marche reste délicate, surtout pour leur durée de vie. Mais les cales spéciales inventées par Shimano répondent à ce besoin grâce à leur intégration complète dans la semelle de chaussure. Elles sont plus petites, plus compactes et ne gênent en rien la marche. Le système SPD est adopté par toute cette communauté, et même chez les triathlètes. 

 

Ainsi, les pédales automatiques ou chaussures à cales sont âgées d’une quarantaine d’années seulement. Elles répondent à un besoin de confort, de sécurité et de rendement. Aujourd’hui, 100 % des cyclistes compétiteurs les utilisent (source : moi-même).